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NOEL AKCHOTE


Andrey Gorokhov

Foto: Klaus Muempfer © 2002
Foto: Klaus Muempfer © 2002

(La matiere est aimablement accordee par le site http://muzprosvet.ru)

Noel Akchote, le musicien improvisateur francais, est quelqu’un de terriblement competent et actif. Il a enregistre tout un tas de musiques differentes stylistiquement, dirige une rubrique de musique d’une revue musicale autrichienne Skug, possede un label, produit de nombreux groupes et participe aux projets les plus extraordinaires. Il est egalement scenariste et a la ferme intention de demarrer sa carriere de cineaste.

Lorsque nous nous sommes mis d’accord sur cet interview, Noel m’a fait parvenir, en guise de biographie, une liste de musiciens avec lesquels il avait deja joue… des noms des classiques du jazz, des improvisateurs, des mastodontes de musique electronique, des dizaines de noms qui ne me disaient rien du tout : la liste etait interminable. Comment devais-je interpreter cette liste, quel en etait but ? Je n’en savais rien.

 » Pourquoi l’ai-je envoyee, cette liste ? Je deteste les listes et je ne tiens pas d’archives, je ne collectionne pas les articles, ni les critiques. Bien sur, je possede un archive de mes enregistrements, mais ceci fait partie de mon travail. On me la demande tout le temps, cette liste, comme si c’etait important. Je pense, qu’en ce qui concerne ma biographie, il suffirait de deux phrases : ne a Paris en 1968, joue de la guitare.
En ce qui concerne cette liste, quelqu’un l’a redigee et me l’a envoyee, moi, je ne fais que la renvoyer a tout le monde. En fait, il n’y a qu’une chose qui m’interesse, la concernant : lequel des noms presents dans cette liste le journaliste jugera-t-il utile de citer dans son article ? « 

Noel Akchote a commence a jouer de la guitare des l’age de 8 ans. Il a grandi, baigne dans le jazz classique : non seulement il assistait aux concerts et festivals, non seulement il en connaissait personnellement toutes les stars, mais aussi jouait avec elles, par exemple avec le trompettiste Chet Baker ou le batteur Kenny Clarke.

Noel m’a assure qu’il avait eu la chance de rencontrer quelques classiques et geants. A la fin des annees 70, ce fut encore possible, car plusieurs d’entre eux venaient en France pour les festivals d’ete, a Nice, par exemple. L’ambiance etait assez ouverte et le pere de Noel connu dans le milieu jazz, ce qui permettait au jeune homme de carrement toucher ses idoles et, parfois, jouer avec eux.
« Le jazz etait pour moi la seule musique qui existait a l’epoque. Jouer de la musique pour moi etait jouer du jazz. Mais j’ai rapidement compris que je ne ferai jamais aussi bien que les jazzmen americains. Il etait evident que c’etait leur musique, pas la mienne, qu’il fallait que je fasse quelque chose de different. Ne pas se fondre dans le moule, ne pas donner ce qu’on attend de moi, mais chercher ma propre place. En gros, mon histoire est l’histoire d’une deception par le jazz. C’est ainsi que j’ai decouvert l’improvisation ».

Mais quelle relation avec le jazz?

« Ca a plutot une relation avec le refus des cliches et l’envie d’etre imprevisible. Lorsque tu improvises, tu ne sais pas toi meme ou tu vas, tu es libre.
En ce qui concerne le jazz… Je sais comment bien jouer le jazz pour que ceux qui l’attendent de moi soient contents. De toute evidence, je voulais faire du jazz sans le faire. C’est a dire, rester fidele a moi meme dans le jazz sans jouer de jazz.
Je ne crois pas aux progres dans la musique, je considere que la musique parle toujours de la meme chose, revient toujours a la meme chose, mais le dit d’une maniere differente a chaque fois. Par exemple, chez Missy Elliott on entend distinctement des racines venant d’une ancienne chanteuse de blues, Bessy Smith. Missy Elliott fait la meme chose que Betty Smith, mais dans un tout autre style et cela reste toujours pareil. Tu ne peux pas depasser les limites de ta tradition. « 

Mais est-ce vrai ? Tout le monde connait l’opposition de la composition a l’improvisation. Si je comprends bien, le sens de l’improvisation est justement le fait qu’elle rompt radicalement avec la structure fermee de la chanson….

 » Ou est le sens de la musique ? Il est dans le swing, dans la melodie. Tu sais ce que c’est, le swing ? Sans swing il n’y a pas de musique. « 

 » Le swing est la plastique acoustique, la plasticite de la musique, son mouvement «  – me suis-je mis a protester –  » tandis qu’une chanson n’est qu’une suite de couplets et de refrains construite autour d’une melodie collante. Ce sont deux choses differentes ! « 

Noel sourit :  » Tout est beaucoup plus simple. Une chanson, c’est ce qu’on chante en cuisinant ou en prenant sa douche, c’est ce qu’on a envie de chanter. Si la musique a un swing, on a forcement envie de la chanter.  »

Il fit le geste de saisir une guitare, passa les doigts sur des cordes invisibles, pencha la tete et grimaca – le tout en un seul mouvement. L’instant d’apres, il se demagnetisa et se re-transforma en interlocuteur attentif: « le swing est un moment de ta presence physique dans la musique, c’est le corps, la partie palpable de la musique, tu la vis avec ton corps. Une guitare – c’est une caisse en bois, tu la ronges, tu lui rentres dedans, tu chantes dedans, tu la secoue. « 

Je n’ai pas vraiment reussi a parler du sens meme de l’improvisation avec Noel Akchote. Il est difficile de parler des avantages et qualites de l’improvisation avec quelqu’un qui adore les chansons de Julio Iglesias car elles sont depourvues de cliches, tandis que la musique improvisee, generalement, en deborde.

« Si tu penses que l’improvisation – c’est une suite marrante de sons inhabituels – Noel fit une grimace en remuant des doigts, claqua la langue et chanta quelques voyelles, puis s’arreta brusquement… – tu te trompes lourdement. Cela fait longtemps qu’il existe des regles dans l’improvisation, on sait bien ce qu’il faut faire pour que ca sonne comme une improvisation. Mais il n’y a plus aucune liberte. Moi aussi, je peux faire plein de bruits comme ceux-la. Le caractere tout a fait previsible de ce qui est appele aujourd’hui  » improvisation  » est justement tres perceptible lorsque tu commence a t’en ecarter legerement. Tu te rends tout de suit compte que la musique improvisee ressemble a des montagnes – le son monte, devient plus dense, en suite tout se calme et disparait. Apres quoi recommence une autre  » montagne « .

D’accord, j’essaierai de poser ma question autrement. Lorsque vous improvisez, vous faites quoi au juste?

Je communique. L’improvisation – ce n’est pas un monologue et non plus une conversation ou les interlocuteurs se parlent sans s’entendre . Dans tous les cas, ce n’est pas non plus comme s’ils avaient tous les deux prepare des arguments, des reponses toutes faites et tout un lot de sujets qui n’ont rien a avoir et dont on pourrait se servir au cas ou. L’improvisation est une presence physique de tout l’etre humain ici et maintenant L’improvisation c’est quand tu est pret pour le risque, tu es pret a risquer. Dans les sons bizarres et, soit disant, imprevisibles il n’y a aucun risque. Il n’y a aucun risque dans ce qui est connu d’avance ou planifie. Tu sais a quoi ressemble l’improvisation ? A quoi ressemble la communication ? Le pere de ma femme est Polonais, il vit en Pologne. Tous les deux, nous ne connaissons aucune langue dans laquelle on pourrait communiquer. Une fois, nous avons passe deux heures ensemble sous un pommier. Et ce fut une communication digne de ce nom, nous ne nous ennuyions pas, nous ne nous taisions pas parce que nous n’avions rien a dire ou parce qu’il fallait la fermer. Nous etions libres et ouverts. Nous etions reunis par le meme sentiment qui etait dense et reflechi.

J’ai tente de parler du risque et de l’imprevisible. Noel Akchote m’a raconte l’histoire suivante. Il n’a jamais ete trop convaincu par les guitares electriques ni les rockers qu’il meprisait meme. Et la, il y a quelques jours, il a essaye une guitare electrique dans un magasin de musique. Elle l’avait trouble par sa lourdeur et son cote massif. Ce n’etait pas la massivite du son, mais sa massivite physique, car cette guitare-la etait impassible et necessitait une maniere tout a fait speciale de comportement avec elle. Il a eu l’impression de se balader avec un costume lourd et cousu d’une maniere bizarre, qui n’est, en effet, pas du tout concu pour etre porte.

 » Et la, je me dis que je devrais l’acheter, cette guitare, et essayer d’en jouer, prendre le risque, essayer de la percevoir comme un objet et comprendre la vision du monde qui y est dissimulee.  »

Pourquoi ne pas essayer de jouer des instruments orientaux a cordes ?

« Heu… Non. Cela ne donnera rien. La guitare rock – c’est notre culture, notre tradition. L’un de mes copains guitaristes a decide de jouer de l’ud arabe – une catastrophe. Le resultat faisait pitie et rire en meme temps. Nous n’avons vraiment rien a avoir avec les traditions chinoises ou arabes. »

Ma conversation avec Noel Akchote sautait d’un sujet a l’autre mais je continuer a avoir l’impression de ne pas tout a fait comprendre ce qu’il entendait par les notions simples de risque, musique pop, improvisation, cliche qui n’arretaient pas de revenir.

Tout en maudissant les cliches, Noel admirait Julio Iglesias. Je n’arrivais pas a le comprendre.

 » je ne pense pas que Julio est un cliche. Un cliche c’est… Bjork. Elle est le cliche d’elle-meme, elle est devenue la parodie de elle-meme, elle repond aux attentes qui, en elles, sont egalement des cliches. Elle a reussi a realiser un album formidable et ensuite s’est mis a produire ses propres cliches, alors que personne ne le lui avait demande. Julio Iglesias n’est pas un cliche. Il n’est pas compositeur, il est interprete. Il est fonctionnel. Il est tres bon dans ce qu’il fait, dans sa maniere de fonctionner. Il fait de la musique pour femmes. Il remplit l’horrible fonction de realisation de musique pour femmes. Je le dis comme ca parce que moi-meme j’ai longtemps travaille pour des musiques dance… Julio est extraordinaire, autour de lui tout vole, il entraine tout le monde. Sa maniere de chanter, de se presenter… c’est tout simplement fantastique. Je comprends ce que tu veux dire quand tu dis qu’il est un cliche. Mais il n’y a que ceux qui ne l’ecoutent pas qui parlent de lui de cette maniere. Ou le chanteur pop allemand, Heino, oui, celui avec des lunettes noires. Il ne chante que deux chansons tout le temps –  » Comme je t’aime  » et  » Qu’il et beau mon pays « . mais il le fait d’une maniere unique.

Ainsi, nous avions discute de la chanson pop francaise et de la chanson populaire allemande. Noel a parle lui-meme de Vladimir Vysotski qui est devenu un cliche pour les intellectuels francais de l’extreme gauche.
Si j’ai bien compris mon interlocuteur, il comprend sous le mot  » cliche  » non seulement une musique, mais toute une image que le public ou la societe attribue au musicien. Cette image est toujours tendancieuse et fantastique, elle part des prejuges et des suppositions injustifiees sur le fonctionnement de la musique, sur les motivations de la personne qui fait de la musique. Resultat – le musicien se laisse entrainer dans une sorte de representation theatrale dans laquelle il se voit oblige de jouer un role qui lui est attribue ou qu’il s’attribue lui-meme. Etant donne que le role ne change pas de beaucoup d’annee en annee, la musique, qui, elle aussi, joue un certain role, ne change pas non plus. Et donc, lorsque la musique essaie de renvoyer l’image de quelque chose qu’elle n’est pas – c’est justement cela qui s’appelle un  » cliche « .

Noel Akchote « Adult Guitar » (Blue Chopsticks, 2004)
a mon grand etonnement, j’ai retrouve le mot  » cliche « , qui m’etait familier, dans le livret du CD de Noel Akchote « Adult Guitar » :  » Guitare adulte  » ou  » Guitare pour adultes « . l’album contient 20 ans d’enregistrements, dont la plupart se sont faits dans les 10 dernieres annees. Le sont des fragments des archives de Noel Akchote, des maquette, des improvisations, des lives – tout ce qu’il gardait pour lui et au cas ou. L’album ne contient qu’une petite partie des archives, que 10 heures. On peut difficilement appeler ce CD  » album « , car certains morceaux sont tres differents des autres et ne correspondent que tres peu les uns aux autres.
Et donc, dans le livret de ce CD David Grubbs, le guitariste, nous raconte l’histoire suivante.

Noel Akchote regardait a la television Tarzan en compagnie de sa femme Magda. Ce film contient une scene de lutte de Tarzan avec un enorme felin – un guepard ou un leopard. Cette scene ressemble plutot a des roulements dans la boue avec une grosse peluche, du genre de celles qui se vendent dans des foires. Noel affirmait qu’il n’etait pas du tout important a quel point cette representation nous parait banale maintenant, il n’est pas non plus important de savoir dans combien de films retrouve-t-on la scene de lutte avec un tigre en peluche. Ce qui est important, c’est de savoir que quelqu’un l’a fait le premier et a appris quelque chose en le realisant. Lorsque le realisateur W.S. van Dyke a demande pour la premiere fois a Johnny Weissmuller d’imaginer qu’il se faisait attaquer par un tigre, celui-la a du imaginer son propre cinema, sa propre image de ce qui se passait. Aujourd’hui, tout ceci est devenu un tour banal et evident, ca s’est transforme en cliche ordinaire d’un film de jungle, mais quelqu’un a du imaginer tout cela, l’organiser, le realiser. Et il y a de fortes chances qu’a l’epoque ceci paraissait assez bizarre.
« C’est ce que j’ai appris en ecoutant des guitaristes comme Django Reinhardt ou Charlie Christian. Ou Eddie Durham, Freddie Green… (une longue liste de guitaristes suivit)… ou Sonny Sharrock ou Derek Bailey. Chacun d’entre eux a invente un style de jeu particulier. Il n’est pas important de savoir combien de gens maitrisent la technique de Django Reinhardt, la reproduction de son jeu a la note pres ne nous avancent pas d’un poil vers l’epoque, le climat ou le style de Django etait frais, changeant et provoquant des debats. »
L’histoire de Tarzan fait tomber en ruines tous les mythes sur les novateurs. Noel Akchote a dit dans un cours sur la musique que les improvisateurs qu’il respecte le plus sont ceux qui se permettent des gestes incontroles, habituels, presque inconscients.  » Le sens de l’improvisation c’est de se laisser aller, etre libre dans le remplissage d’un espace attribue « .
On peut essayer de voir Noel Akchote d’un point de vue exterieur, c’est-a-dire, en jetant un coup d’?il sur certains de ses projets et albums. Ceci dit, nous ne reussirons a tracer qu’un leger pointille entre certains des enregistrements de ce musicien, nous ne pourrons jamais etre surs a quel point ils lui sont caracteristiques. On obtiendra, de toute evidence, une impression incomplete.
Noel Akchote faisait du jazz tout a fait traditionnel, il a egalement participe au mouvement du  » folklore imaginaire  » francais – on parle ici du groupe du saxophoniste Louis Sklavis.
Noel avait egalement un groupe, MAO, qui jouait, a en croire lui-meme, du trashcore, base sur les textes de Mao Zedong. Noel Akchote a joue enormement de musique improvise, c’est-a-dire, qui sautait dans tous les sens d’une maniere irrationnelle. Il a beaucoup d’enregistrements de bruits lourds et visqueux.
il y a egalement de l’electroacoustique. Il y a un album de musique diffusee dans des bordels parisiens. Il est impossible de percevoir toute cette tour de Babel en un seul regard. Sa volonte de ne pas se fixer et de continuer a faire quelque chose d’une maniere serieuse a fait que la communaute musicale parisienne le voulait plus rien avoir en commun avec lui. C’est comme ca qu’il est parti vivre a Vienne.

Noel Akchote « Sonny 2 » (Winter & Winter)
Le label Munichois Winter & Winter.
l’album est dedie au guitariste blues Sonny Sharrock. Noel a interprete les chansons de Sharrock et quelques unes de ses chansons a l’ancienne. Si j’ai bien compris Noel, Sonny pour lui est un pionnier. Il a joue beaucoup de ses compositions sans savoir comment bien le faire. De toute evidence, il ne savait jamais vraiment comment faire les choses  » comme il faut « . c’est bien pour cela qu’on ne peut pas dire que Sonny Sharrock fait des erreurs : Sonny se fraie un passage vers la musique, il cree l’evenement musical d’une paniere grossiere, augmente la matiere de la musique. La guitare devient un outil : la maniere dont il fait voltiger ses mains au-dessus des cordes, dont ses doigts les ratent, la maniere dont il ne sait pas comment realiser tel ou tel passage et le remplace par une serie de sont qui n’ont rien a avoir – tout ceci est extremement important.
Le musicien ne cree pas qu’un evenement acoustique, il est physiquement present a l’interieur de son instrument. Noel Akchote a ecoute toute la musique de Sharrock qu’il a reussi a se procurer, y compris les bootlegs, il joue jour et nuit les memes phrases en essayant de comprendre comment Sharrock a reussi a arriver jusque la, qu’est-ce qui se cache d’autre derriere ?
Je trouve qu’un sentiment pareil envers le tissu musical ressemble a la relation de Platonov avec le mot. Vous vous souvenez ?  » A ete licencie pour etre de plus en plus pensif au milieu de la croissance generale du rythme du travail. « .
d’ailleurs, le CD comporte quelques photos de la triste campagne americaine des annees 30 : une epoque bien familiere aux heros de Tchevengour. On ne dirait pas que le CD comporte des musiques folles, mais assez bizarre et, d’ailleurs, honnete et simple malgre tous ses exces et decalages. Elle est depourvue d’artifices comme la virtuosite d’Akchote est depourvue de paillettes et de glamour.

« Cabaret Modern » (Winter & Winter)
Ceci ressemble a un concert dans un cabaret. La porte claque, on entend des voix et le bruit des verres, l’atmosphere est feutree, la lumiere et les bruits – bas. Une guitare, une basse, une legere batterie, un accordeon, un piano. Et les voix des chanteurs. Toutes les voix sont adultes et, a chaque fois, etranges et sophistiquees, elles ne sont pas absolument musicales, pures. De toute evidence, ce sont des gens etranges, leurs interventions ne sont pas depourvues de theatralite et de certaines manieres, mais il est difficile de se debarrasser de l’ idee qu’ils sont pareils dans la vraie vie. Ces gens sont tres peu nombreux dans le monde. Cet album contient beaucoup de chansons. De chansons en allemand, italien, francais, anglais. Des chansons populaires, des tubes, Serge Gainsbourg, Tom Waits, Velvet Underground et meme Kraftwerk. Les critiques jazz comparent cet album au marche aux puces – soit disant, on y trouve des choses assez dilettantes mais charmantes, confortables mais bonnes pour la poubelle. Ceci n’est pas une comparaison pejorative, le marche aux puces n’est pas une exposition de ce qui est a jeter. C’est ici qu’on voit des morceaux de vie reelle des gens reels. On a le sentiment que derriere chaque vinyle, chaque tournevis ou chaque assiette se trouve un etre humain vivant. D’ailleurs, cette sensation est forte au marche aux puces, car la personne en question est veritablement en face de vous ! Elle vous montre son intimite, vous vend pour trois fois rien des choses qui lui ont ete cheres. Tous les objets de son etalage ont un rapport les uns avec les autres, ils sont reunis par la vie de l’homme qui les vend aujourd’hui.
Dans ce sens-la – oui, le  » Cabaret Modern  » de Noel Akchote ressemble au marche aux puces. On trouve plein de choses dans ce cabaret, il a en sa possession plusieurs points d’attraction.

J’ai demande a Noel pourquoi a-t-il enregistre un album de ce genre, ne serait-ce pas un projet commercial ? Il a ete tres etonne par ma question, car, pour lui, l’activite la plus commerciale de toute sa vie serait jouer du jazz. Ce projet n’a non plus rien a avoir ni avec le postmodernisme, ni avec le jeu de styles, ni avec le retro, ni avec la nostalgie, ni avec la revalorisation du kitch.
 » C’est un film, – m’a dit Noel. – Ce sont des gens. Tous se sont construit autour d’elle, autour de sa maniere de chanter, de sa personnalite. Lorsqu’elle chante, tout disparait. »
Elle – c’est Giovanna Cacciola, une Italienne inconnue, elle ne chante que deux chansons et assure la back-vocal dans deux autres. C’est la qu’on comprend que ce qu’on entend n’a strictement rien a avoir a la stylisation de l’ambiance club des annees 30. on peut dire que Giovanna est tres intensive, existentielle, elle vous retourne l’ame sens dessus dessous… mais je dirais mieux : c’est un etre humain authentique. Giovanna, en tapant du pied pendant les pauses, interprete une chansonnette des partisans italiens  » Bella Ciao  » –  » Adieu ma jolie « .

Ce que veut nous apprendre  » Cabaret Modern « , c’est que l’intensite, l’authenticite, le vecu et l’usure ne doivent pas etre constamment au meme niveau de tension, dans le meme style. Une autre chanson de cet album qui me rappelle de plus en plus une reunion secrete de gens fuyant le monde contemporain, –  » J’ai tue l’amour « . Elle est ecrite et interpretee par le pianiste Jean-Louis Costes. Il est Francais, mais chante en allemand.

Noel Akchote « Rien » (Winter & Winter)
« Rien » signifie « rien ». La aussi, c’est un film. On peut considerer la musique comme bande originale de ce film, mais en fait l’idee etait que la musique soit le film meme. Le sujet du film – un voyage, un deplacement dans le temps et l’espace, une image composee de traits, de points et de paysages. Noel Akchote y joue de la guitare, Erik Minnkinen de l’ordinateur, Andrew Sharpley s’occupe des samples et des mixages. La musique – un bruit fremissant et lourd parseme de pepites de sons metalliques de la guitare. Il n’y a pas grand-chose qui se passe, on entend – ou on voit, carrement, – au loin des etincelles et des sommets de quelques evenements indecelables dans le brouillard. Le fond massif est delave, les points et tires des incrustations sonores ne ressemblent pas a des babioles brillantes, non, le corps de la musique frissonne et se tourne, recule sans cesse.
Cela peut etre un regard jete par la fenetre d’un train de nuit. Qu’est-ce que tu vois ? Rien du tout : des gouttes de pluie devant ton nez et de rares lumieres au loin qui ne veulent pas se reunir en un paysage.
Lorsque je lui ai demande pourquoi il joue du noise, Noel m’a sourit :  » Je ne fais pas de noise. Je fais du swing. »
Noel m’a dit qu’il a commence a faire de la musique noise a la fin des annees 1990, en voulant rompre definitivement avec le jazz. A son plus grand etonnement, la reaction a  » Rien  » a ete presque chaleureuse, et, bizarrement, l’album a ete apprecie par les gens qui n’avaient rien en commun avec l’industrial, ni l’ambient. L’imagination de ceux qui l’ecoutaient leur dessinait des images differentes, propres a chacun. Noel a refuse categoriquement de me parler de ses propres associations en me disant que cela ne regardait que lui.
J’ai compris que si le swing est la, si la musique evoque au musicien des emotions vives et directes, elle provoque les memes sensations chez le public.
Et les associations? Eh bien les associations seront differentes a chaque fois.

Racine Radicales (LP, Rectangle, 1996)
Noel Akchote est proprietaire du label Rectangle (avec Quentin Rollet). Il produit, d’un cote, de la musique improvisee – nerveuse, dynamique et inattendue, et de l’autre – de la musique noise. Racine Radicales – un saxophone, une trompette, une guitare et une batterie. La guitare de Noel ne fait souvent que le bass-riff, en fusionnant avec la trompette. Mais, parfois, elle refait surface. Cela fait penser a des racines entremelees et tordues, ou chacune d’entre elles se reposent les unes sur les autres, se completent, alors qu’il n’y a aucune racine mere qui partant dans la profondeur. Les morceaux de l’album sont gracieux et, en general, courts : il y en a une qui ne fait que 45 secondes.

Un gros vinyle. La totalite du tirage est partie. Le c?ur du melomane n’est pas tranquille.

Derek Bailey – Noel Akchote
« Close To Kitchen » (Rectangle, 1996)
Deux guitaristes. Une musique cassee, dechiree qui ne sait pas elle meme ou partira-t-elle dans la seconde qui suit.

Phil Minton – Lol Coxhill – Noel Akchote
« My Chelsea » (Rectangle, 1997)

Une voix, un saxophone, une guitare. Le saxophone est la source de musique la plus humaine et la plus traditionnelle. Tout autour de lui, fleurissent des sons qui en sortent d’une maniere inconnue. Ce ne sont pas les sons d’une guitare, et, non plus, les chansons ou Phil Minton ne fait que craquer, grincer et hululer. C’est la magie des miniatures ajourees.

Orleans (Rectangle)
Un jazz libre, mais quelque peu vieillot. Intensif, mais pas tordu. Les formes claires et le laconisme sont, d’ailleurs, tres rares dans le jazz contemporain. Un album tres court : quatre pieces interpretees par quatre duos differents. Chacun des duos est compose d’un saxophoniste et d’un contrebassiste. Noel Akchote n’y est present qu’en tant que producteur



Noel Akchote
« Alike Joseph » (Rectangle, 1999)
« Simple Joseph » (Rectangle, 2001)
« Perpetual Joseph » (Rectangle, 2001)

La trilogie Joseph de Noel Akchote. Une noise electronique bas, a peine module. « Alike Joseph » est, a premiere vue, l’album le plus intensif et insistant des trois. Il est tres bon. L’un de mes albums noise preferes. Noel n’a pas vraiment voulu en parler avec moi, il disait que cela etait assez personnel. Plus tard, il m’ a appris que cet album marquait sa separation avec le jazz. Il a cesse de jouer de la guitare, ne voulait plus la toucher. C’est de la que cette musique parle d’une guitare comme d’un objet erotique que l’on ne touche pas. Qu’est-ce que Joseph a avoir la-dedans ? Joseph etait le mari de Marie mais ne la touchait justement pas.

Janvier 2005

Andrey Gorohov © 2000-2003 Ondes Allemandes

 

 

 

 

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